Démocratie
Pour une république qui crée les conditions de la transformation politique
8 juillet 2008

La république n’est pas un concept abstrait. Elle ne se résume pas à un ensemble de valeurs qui peuvent très bien être invoquées par ceux qui travaillent à sa destruction. La république est indissociable d’une exigence de démocratie réelle et d’une promesse d’améliorations sociales pour ceux qui n’appartiennent pas à la minorité des nantis. L’acceptation par tous des règles de vie en commun repose sur des contre-parties visibles.

Mais aujourd’hui, la logique économique met en péril les solidarités nationales. Dans les pays développés, l’expansion du capitalisme mondialisé fragilise le lien social, nourrit le sentiment d’insécurité et fragmente les identités collectives.

Côté sud, le néocolonialisme convoite les ressources naturelles de nombreux pays et répand partout le désir d’un modèle de consommation qui renforce le capitalisme transnational. L’occidentalisation à marche forcée alimente un sentiment de dépossession et, parfois, les pires replis identitaires.

Ainsi, au Nord comme au Sud, le malaise social est orienté vers l’exacerbation des identités aux dépens de la construction d’un projet collectif à dimension sociale et politique, pouvant rassembler des populations diverses.

Cette dérive n’est pas nouvelle. Au début du XXè siècle, la question sociale était détournée par les forces conservatrices vers l’exaltation des identités nationales (ce qui favorisa l’éclatement du premier conflit mondial). Aujourd’hui l’art de la fragmentation s’est affiné. La société doit devenir une juxtaposition de groupes se tolérant mais se concurrençant pour obtenir reconnaissance symbolique et part du gâteau économique.

Une telle conception du vivre ensemble entretient des conflits d’intérêts entre groupes, ce qui protège les véritables rapports de domination et ne favorise en rien l’épanouissement et l’émancipation des personnes. Elle défie le principe de laïcité. Elle ouvre la porte à des politiques de poids et mesures (discrimination positive, immigration choisie) aux conséquences périlleuses.

Nous n’avons encore que les prémisses de ce scénario. Comment le nommer ?

L’idéologie néolibérale veut croire en l’avènement d’un humanoïde parfaitement individualiste dans ses comportements sociaux et économiques, tournant le dos aux tragédies de l’histoire pour vivre dans l’éternel présent de la consommation et de la communication.

En fait, les adeptes du néolibéralisme n’y croient pas eux-mêmes. Ils ont bien compris qu’un marché planétaire indifférencié, venu à bout de la diversité culturelle et de l’histoire ne peut advenir rapidement. En attendant, notre surclasse mondialisée n’hésite plus à jouer la carte du communautarisme ethnique et religieux, objet très ambigu de ses invectives et de ses soins. Les poussées de mondialisation provoquent des réactions identitaires qui, en servant de repoussoir, présentent l’intérêt de discréditer toute remise en cause du modèle dominant. Les peuples se voient ainsi proposer une situation sans issue : celle qui relève d’un scénario à la fois libéral et communautariste.

Source de conflits perpétuels, ce scénario dément nous conduit vers des formes encore inconnues de barbarie. Mais comment le déjouer ? En le prenant à contre-pied par une transformation des règles du jeu économique (voir le texte d’Alter sur la croissance) et par la revitalisation d’une république qui crée les conditions d’une transformation politique et permette de donner du sens à nos choix de vivre ensemble.


I Le scénario libéral-communautariste

Pour les néolibéraux, la dégradation de nos sociétés n’est nullement reliée aux avatars du capitalisme mondialisé. Sous les vocables de réforme ou de rupture ils prônent une politique conservatrice combinant la libéralisation économique (casser les « rigidités » des Etats, les « lourdeurs » de leurs systèmes de protection sociale) et un ordre moral qui s’appuie sur le renforcement du communautarisme ethnique ou religieux.

Et quand les néolibéraux les plus ouverts, rejoints par une partie de la gauche, insistent sur la nécessité de libérer la société de discriminations racistes ou sexistes, cela permet encore de légitimer le développement des inégalités. L’invocation permanente de la « diversité » affaiblit les revendications sociales partagées, au profit d’une multitude de combats pour la défense des particularismes.

1) Sous le couvert politiquement correct d’un nécessaire respect des différences, réapparaît ainsi une sorte d’ethnicisation du politique et des conflits sociaux.

L’exaltation de la fierté des minorités, au nom du pluralisme et de la tolérance, est déformante. Sous des allures vertueuses, c’est un véritable piège qui est offert à toutes les personnes qui sont à la recherche de leur place dans les mouvements incohérents du monde.

Car le respect des différences peut aussi devenir un moyen de rogner la liberté de jugement personnel. Comme le nationalisme xénophobe, le communautarisme finit toujours par avoir une action corrosive sur la liberté de penser. Les préférences du groupe, énoncées par quelques leaders communautaires, affaiblissent la capacité d’autonomie, déforment les choix individuels et favorisent des réflexes normés. Pluralisme et tolérance se retrouvent cul par-dessus tête quand le discours identitaire induit l’idée que ce qui est bien, ce qui est juste, est finalement ce qui est «de notre côté».

Chaque minorité agit alors pour lutter contre les exclusions ou les discriminations dont elle se sent victime. La concurrence des groupes de victimes entraînés dans une logique d’autodéfense communautaire dissout la notion de bien commun, réfrène les sentiments de solidarité avec des humains qui se rattachent à d’autres communautés.

En France, la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat avait précisément pour but de protéger chacun dans sa liberté de conscience, de penser et de s’exprimer. Après un siècle de stabilisation imparfaite de ce principe, la tendance récente à sa remise en cause prend de la vitesse : la tentation est forte chez de nombreux dirigeants conservateurs de vouloir substituer l’espérance religieuse à l’espérance sociale, de confier aux communautés de quasi prérogatives de puissance publique (sécurité, éducation), quitte à rétablir un délit de blasphème. Et que dire d’une partie des forces «progressistes» quand, tétanisées par l’idée de donner prise à des accusations de racisme, elles sont disposées à ménager l’islamisme politique, à voir dans ces forces réactionnaires des alliés fréquentables dans « le combat commun contre l’impérialisme »?

Dans un tel remue-ménage, il n’est guère étonnant que s’imposent dans le débat public de fausses solutions quantitatives pour répondre à un dysfonctionnement qualitatif de nos sociétés.

2) Le traitement quantitatif des discriminations

Les milieux conservateurs nous ont habitués à des solutions faussement rationnelles, imposées sans concertation approfondie. Par inclination communautariste, ils souhaitent valoriser la discrimination positive. Au nom de l’efficacité économique, ils optent pour l’immigration choisie.

La discrimination positive consisterait à réserver des emplois, des formations, des mandats à des citoyens en raison de leurs origines ethniques, culturelles ou religieuses. Les promus, composant la petite élite de chaque minorité, se sentiraient, en échange d’une réussite sociale, en charge de favoriser l’ordre parmi les leurs. Non seulement la discrimination positive enferme les individus dans le carcan de leurs origines, mais derrière la réparation superficielle d’une injustice, elle sert de paravent au maintien des conditions réelles de la discrimination. Simple recomposition des élites de chaque pays, elle ne change rien au sort de la grande majorité des membres d’une communauté discriminée comme le montre le sort des noirs aux USA. Il s’agit finalement d’un alibi qui a pour fonction d’éviter que soient mises en œuvre les politiques sociales, éducatives et territoriales susceptibles de réduire toutes les discriminations, qu’elles soient sociales ou liées aux origines.

Autre nouveauté du scénario libéral-communautariste, l’idée de mettre en place une immigration choisie fait plus que jamais de l’étranger une créature rentable pour nos économies. Ramener le sort des migrants à des considérations purement utilitaristes équivaut à confier la gestion des cartes de séjour au patronat. C’est une catastrophe programmée pour les pays pauvres qui assistent déjà à une hémorragie de leurs médecins, de leurs infirmières et de leurs enseignants de haut niveau. La Banque mondiale peut se tranquilliser en constatant que les émigrés transfèrent des milliards de dollars à leurs familles, faisant vivre 500 millions de personnes dans le monde. Mais qui peut nier que cette situation ne favorise nullement le développement des pays d’origine ?

Les cerveaux en provenance du sud, même s’ils sont décemment rémunérés, sont tout aussi utiles à nos sociétés actuelles que les bras des esclaves l’étaient pour les champs de coton d’antan. Une telle politique va au-delà du cynisme. Elle traduit un parfait mépris à l’égard des peuples du sud et renoue avec les riches heures de l’aventure coloniale.

L’offensive du modèle libéral-communautariste est aujourd’hui d’une telle audace qu’il est urgent que les partisans d’une république sociale et solidaire dépassent une conception figée des principes républicains et prennent en considération les enseignements de l’histoire des deux derniers siècles.


II La république à l’épreuve de la « diversité »

Ce sont les conditions de vie de ses maillons les plus faibles qui reflètent l’état d’une société. Certes, la république accorde l’égalité à tous les citoyens, mais les incantations égalitaristes peuvent aussi être proférées pour mieux masquer la réalité des inégalités sociales. C’est parce que la république n’a pas assez permis au peuple d’exercer sa souveraineté qu’elle s’est accommodée de situations sociales indignes comme elle s’accommode d’une école laïque qui peine à intégrer les jeunes immigrés.

Pour contrer le danger d’une société fragmentée en communautés concurrentes, la république ne peut s’arrimer à des principes qui resteraient déconnectés des réalités. Considérons ainsi trois legs de l’histoire récente qui interrogent aujourd’hui la valeur des principes républicains et méritent une clarification.

1) La république et ses quartiers populaires

Le premier concerne le sort d’une partie des populations qui vivent à la périphérie de nos villes. Elles subissent à la fois des ségrégations urbaines, sociales et raciales particulièrement violentes : échec scolaire, chômage massif des jeunes peu diplômés, précarisation sans issue, destruction familiale, racisme ordinaire. Les discriminations à l’embauche et au logement le montrent assez : elles n’ont pas qu’un caractère social. Le patronyme et la couleur de la peau s’y ajoutent. Le patronyme et la couleur de peau constituent même un fait social. A l’image des classes dangereuses que la bourgeoisie stigmatisait au XIXè siècle, «les jeunes des quartiers» sont associés par les médias aux clichés de la délinquance quand ce n’est pas à ceux du terrorisme international.

Parqués dans des ghettos urbains ou scolaires qui leur lèguent une représentation dévalorisante d’eux-mêmes, ces jeunes vivent dans l’humiliation et la soif de reconnaissance. La violence physique qu’ils opposent à la violence sociale qui les enferme peut encore être interprétée comme un désir de devenir des enfants de la république à part entière et non entièrement à part. Mais jusqu’à quand ? Le sentiment de rejet pourrait demain nourrir des actes de désespoir absolu.

Puisque de jeunes parias sont couramment désignés par leur origine, cette notion de citoyens de seconde zone affaiblit sérieusement le principe de l’égalité républicaine. Ce phénomène rappelle en premier lieu que la république ne peut être que sociale. Qu’il est absurde que la présence de l’Etat soit moindre sur les territoires les plus déshérités. Mais il montre aussi que les pouvoirs publics, les syndicalistes, les politiques n’ont pas su intégrer la spécificité de cette situation qui dépasse le champ social traditionnel. Tous doivent même reconnaître le caractère réel de ces discriminations pour éviter qu’une part croissante de la population de nos pays ne s’enferme dans un statut de victime.

Mais il faut aussi que les premiers concernés aient à l’esprit que rien ne justifie une violence contre d’autres composantes du peuple. Que la forme de leur révolte sert souvent les médias dominants et ne leur vaut pour retombées que des paillettes empoisonnées. Que dans leur grande majorité, les enfants d’immigrés sont aussi des enfants d’ouvriers. Que les révoltes sans lien avec un mouvement revendicatif élargi font toujours le jeu du pouvoir. Qu’ils doivent aussi savoir dénoncer le consumérisme, la fascination pour l’argent facile, l’ultra violence à l’encontre des services publics, le mépris pour les femmes et toutes les formes de racisme, autant de représentations véhiculées, certes, par une minorité, mais dont les médias raffolent.

2) La république et les colonies

La seconde interrogation concernant les principes traditionnels de la république est qu’ils ont coexisté avec le fait colonial. Certes, le colonialisme, en refusant aux peuples colonisés la maîtrise de leur destin fut une négation des principes républicains ; certes, les valeurs républicaines ont participé aux combats d’émancipation nationale dans les pays du sud ; certes, ce n’est pas la république qui lança l’aventure coloniale, mais les besoins d’expansion du capitalisme européen. Cependant, le moins que l’on puisse dire est que la république bourgeoise, y compris dans sa composante sociale-démocrate, fut plus que complice. Elle fut agissante. Elle doit assumer les millions de morts des guerres coloniales, les razzias meurtrières du XIXè siècle, la spoliation de masse pour l’acquisition des meilleures terres, le code de l’indigénat, la torture en Algérie, le racisme d’Etat au nom d’une «mission civilisatrice».

La moindre frilosité à l’égard de ce passé serait mortifère pour la république. L’antisémitisme n’a pas été anéanti dans notre pays, mais, de l’affaire Dreyfus au Vel’ d’Hiv’, la lourde histoire de la France avec ses populations juives a fini par faire l’objet d’une reconnaissance. Bien que les griefs soient de nature très différente, le constat est indéniable : la mauvaise conscience de la France tarde à remonter sur la question coloniale. Il est temps que par une parole officielle, par une parole forte de son autorité politique, «le pays des Droits de l’Homme» reconnaisse qu’il a imposé un terrible régime d’exception dans ses territoires coloniaux. Et que cette parole soit prolongée par un devoir de mémoire, associé à un devoir de réconciliation.

Il ne s’agit nullement d’instrumentaliser le passé pour mettre à bas l’idée de république, de ramener les difficultés de la société française à leur dimension post-coloniale et, finalement, d’apporter de l’eau au moulin libéral-communautariste. La reconnaissance ne doit pas être une déclaration de repentance qui consisterait à tourner le dos à l’estime de soi dont une nation a besoin pour affronter l’avenir. Elle doit au contraire ranimer le désir de construire une perspective impliquant tous ceux qui, au-delà du passé de leurs aïeux, ont une communauté de destin.

3) La république dans un contexte de rivalité des antiracismes

Le troisième élément de mise à l’épreuve des principes républicains réside dans la tendance à la fragmentation de l’antiracisme. Au jeu malsain de l’antiracisme spécialisé, la surenchère s’impose.

Certes, les raisons persistent pour que les femmes, les homosexuels, les handicapés, les musulmans, les juifs et les noirs poursuivent leur combat contre toutes les formes de stigmatisation ou discrimination. Mais aujourd’hui, la république n’a plus la force d’empêcher l’invocation d’une douleur contre une autre. Alors que les énergies devraient converger vers la nécessité de démocratiser la société, de combler le fossé entre les élites et le peuple ou de remettre en marche l’ascenseur social, la concurrence des victimes oriente le débat public à contre sens.

On ne mondialise plus les textes mais les images et les symboles. Le nuancier d’un texte évitait les méprises. Un geste, un mot, une image, pris de façon isolée, suffisent aujourd’hui à provoquer des ressentiments. L’humour n’a plus l’autorisation de jouer avec les symboles. Une parodie de l’extrémisme, quel que soit la qualité ou la stupidité de sa forme, est immédiatement vouée aux gémonies cathodiques, judiciaires et religieuses. Il est toujours possible de pointer des déséquilibres : abjecte judéophobie chez un humoriste et liberté de création artistique pour un dessinateur s’attaquant à l’islam. Ou l’inverse. Chacun y va de ses poids et mesures.

Pour éviter cette impasse, nous devons inlassablement réaffirmer que la république est laïque, que la liberté de conscience est inaliénable. Que le blasphème est autorisé. Qu’un combat vigilant s’impose contre tous les racismes, contre tous les antisémitismes, d’où qu’ils viennent, ainsi que contre tous les intégrismes. Qu’il est urgent de redonner de l’imaginaire collectif et de la culture commune, là où guette le renvoi de chacun à ses origines.


III Au service de la démocratie, des principes républicains revitalisés

L’ascendant de la démocratie sur le marché, du projet politique sur les mécanismes économiques, est la seule issue possible pour sortir des impasses dans lesquelles nos sociétés s’enfoncent. Cela suppose que, face à la logique du profit, la sphère politique puisse imposer des règles de fonctionnement choisies. C’est bien par le renforcement du politique que ce renversement est possible, et non une multiplication de revendications centrées sur des intérêts particuliers. La république, comme espace d’élaboration et de mise en œuvre d’un projet, devient alors une condition de l’efficacité de la démocratie.

Or, le «modèle républicain» est actuellement affaibli du fait de la fragilisation de trois de ses principes : l’égalité, la souveraineté populaire et la laïcité. Dans chacun de ces cas, le rappel des principes doit systématiquement être assorti des propositions politiques qui leur correspondent à un moment donné.

1) L’égalité républicaine ne saurait se réduire à l’égalité des chances.

L’égalité des chances s’accommode fort bien des privilèges. La promotion au mérite peut conduire à des inégalités réelles, humainement inacceptables. Elle ne devient un bon principe qu’associée au souci de dignité sociale et dissociée d’une idéologie dans laquelle les perdants sont entièrement responsables de leur défaite.

C’est l’égalité de conditions qui pourrait ôter à la république son caractère inachevé. Pour s’attaquer aux effets de la domination capitaliste, à ses dégâts humains qui s’ajoutent aux dégradations environnementales, il faudrait prendre en compte toute la réalité des inégalités sociales et territoriales et agir en conséquence. L’égalité républicaine, aujourd’hui, supposerait l’adoption de mesures globales telles qu’elles sont développées dans les textes d’orientation d’Alter concernant la croissance, l’habitat, les femmes, les médias, la culture ou l’éducation. A titre d’exemple, mentionnons :
  • La même école pour tous et, puisque les inégalités se creusent entre la sortie de l’école et le retour en classe, que l’éducation soit complétée par un service public de soutien scolaire sur tout le territoire national,
  • Que la télévision ravale sa drogue publicitaire, que la culture soit assortie d’un vrai travail d’émancipation par les pratiques artistiques,
  • Réaliser des investissements prioritaires dans l’urbanisme ou contre la désertification des campagnes avec des services publics de proximité,
  • Une politique de logement reposant sur le désengorgement des métropoles, de fortes sanctions à l’encontre des communes qui refusent la mixité sociale et un encadrement plus strict des prix de l’immobilier,
  • Puisque le libre échange nous éloigne de l’égalité par la mise en concurrence de systèmes sociaux, le protectionnisme solidaire s’impose,
  • Adopter une législation ferme sur les discriminations racistes ou sexistes, que ce soit à l’embauche, au travail ou à l’habitat.

2) Souveraineté populaire et droit du sol

Une égalité de conditions ne peut se réaliser que dans l’exercice effectif de la souveraineté populaire. Dans une république, le sentiment d’appartenance s’attache à la collectivité nationale dans laquelle se bâtit démocratiquement un projet politique. Effrayés par toute perspective de mise en œuvre d’un «projet politique», les adeptes du libéralisme économique s’empressent alors d’y dénoncer une entreprise de nivellement des différences. C’est là que la république doit savoir répondre que la participation à la construction d’une maison commune n’empêche nullement de stimuler le pluralisme culturel, source de vie et de diversité. A l’opposé d’un universalisme abstrait, la vitalité d’une nation passe par la reconnaissance des cultures traditionnelles, d’où qu’elles viennent, par les inévitables frottements entre elles et les métamorphoses qui en résulteront. Dans une société plurielle qui ne cède rien au communautarisme, la confrontation aux questions d’aujourd’hui et la construction collective des réponses à y apporter se chargeront de transcender les différences sans les nier. Et s’il faut que les jeunes femmes et les jeunes hommes aient l’obligation d’offrir quelques mois de leur temps à des activités civiques dans les domaines environnemental ou social pour confronter les repères que chacun(e) a élaboré dans son milieu d’origine à d’autres réalités, nous devons considérer qu’un tel brassage au service du bien collectif est salutaire. Nous sommes favorables à un service civil obligatoire.

Telles sont les conditions d’un exercice assumé de la souveraineté populaire. Mais de quel peuple parle-t-on ? Avec le droit du sol, ceux qui naissent ou qui vivent dans un pays en obtiennent la nationalité quelle que soit leur origine. Pour les étrangers qui résident sur le territoire national, le droit de vote aux élections locales est une évidence. Le droit du sol, qui s’oppose au droit du sang, devrait également induire une naturalisation rapide pour tous les résidents étrangers qui le souhaitent. Cinq années de résidence peuvent suffire si elles sont assorties d’un temps d’instruction citoyenne pour acquérir les principaux repères concernant l’histoire, la vie sociale et les institutions du pays d’accueil (un service d’apprentissage de la langue, d’information juridique et de mise en relation avec le tissu associatif local est indispensable). En résulteraient le droit de participer aux élections nationales, un encouragement à l’implication citoyenne et la suppression de barrières à l’emploi public.

Les vertus de la pluralité n’imposent pas pour autant une invitation infinie aux migrations. Sans attendre, chaque pays développé doit doubler le montant financier de l’aide aux pays pauvres en basant la coopération sur une rupture avec les principes du libre échange. Le protectionnisme solidaire qui taxe les produits en provenance de pays qui ne respectent pas la dignité de leurs salariés, tire vers le haut les modèles sociaux des autres et limite les migrations. Dans le même temps, la lutte contre le travail au noir impose une régularisation des sans papiers. Au-delà de ces propositions concrètes, il n’existe aucune vérité absolue sur les politiques de migration. Dans un contexte de dégradation économique mondiale, une part doit être laissée à l’improvisation. Nous savons tous qu’une liberté totale de circulation et de résidence ne serait compatible ni avec la mise en œuvre d’une politique sociale ambitieuse, ni avec le développement des pays les plus pauvres.

3) Sans laïcité, point de salut

La laïcité n’est pas une valeur, c’est un principe. Un principe de séparation qui marque une distinction entre l’espace public et l’espace privé. Dans l’espace public, on travaille pour l’intérêt commun avec une exigence de neutralité et les mêmes droits pour tous. Dans l’espace privé, individuel ou collectif, peuvent se manifester, dans le respect des lois, la foi et les pratiques religieuses qui l’accompagnent. Sans qu’elle nie l’influence des convictions intimes sur le comportement public, cette séparation est d’autant plus appréciable que les migrations diversifient les références morales et religieuses dans chaque société. La promotion de la laïcité est le meilleur antidote au «choc des civilisations».

La démocratie reste l’outil principal dont disposent les dominés pour acquérir des moyens d’agir sur le monde. La vie démocratique ne doit pas être déformée par une relation malsaine entre pouvoir et religion. Elle ne peut être que consolidée par l’extension de la laïcité. En France, par exemple, le principe de laïcité n’a pas été conquis contre le christianisme, mais contre le cléricalisme catholique qui prétendait dicter la loi au nom de la foi. La démocratie exige que chaque personne se sente libre à l’égard d’un groupe communautaire, à la fois autonome et solidaire à l’égard de tous. Les «bonnes valeurs» ne peuvent être celles d’un lieu particulier, d’une ethnie ou d’une tradition particulière. En garantissant le sentiment de libre arbitre, la laïcité constitue un ciment. Dans une république, l’esprit critique et la liberté d’expression n’ont d’autre limite que les atteintes aux personnes et les propos racistes qui restent tributaires de la loi. Telles sont les clefs d’une société dynamique et inventive qui serait apte à affronter les défis fondamentaux, qu’ils soient environnementaux, sociaux ou géopolitiques qui s’imposent à nous.



Le risque de basculer vers un monde quadrillé par l’ordre mercantile, par des communautés ethniques ou religieuses, par des milices privées au service d’intérêts privés, un monde de conflits permanents et de concurrence exacerbée, n’est plus à écarter. Il s’agit même d’une de ces tendances lourdes qui appellent une riposte vive et forte.

Cette riposte doit s’appuyer sur une solidarité entre les continents, la relocalisation des économies, une égalité qui dépasse l’égalité des droits à l’intérieur de chaque société, une laïcité qui ne serait pas à défendre mais à promouvoir, une fermeté sans concession à l’encontre du racisme et des intégrismes, la reconnaissance des blessures du passé comme préalable à l’engagement de tous sur un projet commun.

Les enjeux actuels sont d’une telle ampleur qu’ils nous enjoignent d’effectuer en un temps bref de vrais choix de société. Le temps où de simples négociations entre partenaires sociaux suffisaient à humaniser nos économies est derrière nous. La primauté des choix politiques sur une logique économique qui devient folle est une nécessité démocratique. Un tel scénario passe par une république s’appuyant sur des principes revivifiés, une république qui ne s’accommode plus jamais du non respect de la dignité de tous les humains.