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Energie : que peut-on espérer de la pénurie ?
15 septembre 2005
L’économie mondiale est aujourd’hui piégée par sa forte dépendance à l’égard des énergies fossiles (pétrole, gaz, charbon) : pénurie prochaine et pollution globale. Nous n’avons en vue aucune énergie alternative peu chère, abondante et bénigne pour l’environnement. S’obstiner à espérer le contraire nous pousserait vers des choix entachés de forts risques écologiques, économiques et sociaux.
Mais si la pénurie d’énergie qui se profile peut produire des effets désastreux, elle offre aussi une opportunité pour redéfinir notre modèle économique, ses valeurs et les rapports sociaux qu’il perpétue.
I – UN CONSTAT SANS APPEL
L’abondance énergétique est à la base du mode de développement occidental moderne : forte mobilité des biens et des personnes, agriculture intensive, production massive de biens et de services,… À l’échelle mondiale, la consommation d’énergie croît à un rythme d’environ 25% tous les 15 ans : l’augmentation de la population mondiale, le développement industriel de certains pays et la consommation croissante ont des effets qui absorbent largement l’amélioration de l’efficacité énergétique permise par nos progrès technologiques.
Le trait marquant de notre consommation d’énergie réside dans la dépendance aux énergies fossiles (pétrole, gaz, charbon). Un stock que la nature a élaboré en quelques centaines de millions d’années et que nous aurons réussi à épuiser en quelques siècles. Ainsi, dans un pays comme la France, malgré l’ambitieux programme nucléaire lancé dans les années 70 qui visait à diminuer notre énergétique, environ 70% de l’énergie finale consommée est d’origine fossile.
Mais, quoique encore abondantes, les ressources en énergies fossiles ne sont pas infinies. Les premiers effets se feront ressentir dans quelques années, avec la pénurie de pétrole conventionnel. Le «pic du pétrole» attendu entre 2010 et 2020, ne signifie pas l’épuisement immédiat de la ressource hydrocarbure, mais sa raréfaction. Une consommation supérieure aux découvertes et une production de plus en plus onéreuse auront de lourds impacts économiques et sociaux, sans parler des tensions géopolitiques causées par la répartition très inégale des réserves de pétrole, dont 65% sont localisées au Moyen Orient. Le même phénomène est à attendre pour le gaz et le charbon, dont les « pics » sont respectivement prévus autour de 2050 et 2070 au rythme actuel de consommation.
La crise qui se profile à court terme va entraîner un des plus violents bouleversements de l’histoire. Il reste qu’avant de disparaître totalement, l’utilisation massive des énergies fossiles aura provoqué une pollution atmosphérique majeure. L’accumulation de CO2 dans l’atmosphère produit un effet de serre dont l’impact global sur le climat et sur la biosphère semble sans aucune mesure avec d’autres pollutions : climat détraqué, élévation du niveau de la mer, gulfstream modifié, épidémies, l’agriculture affectée…
Nous sommes donc devant une situation entièrement nouvelle pour l’humanité. Afin de pouvoir maintenir ou même mondialiser notre mode de développement, fortement dépendant d’une énergie fossile en raréfaction et qui empoisonne notre planète, nous devrions découvrir rapidement des sources d’énergie alternatives, abondantes, peu chères et propres dans un délai maximum de quelques dizaines d’années. Les Etats et les entreprises privées mobilisent aujourd’hui leurs chercheurs pour explorer de nouvelles pistes. Certains discours se veulent très optimistes et font miroiter des prouesses technologiques. Aucune, cependant, n’est satisfaisante :
L’hydrogène, en venant se substituer au pétrole, permettrait de disposer d’un moyen « non électrique » de transporter de l’énergie, à bord de véhicules par exemple. Mais, outre son coût très élevé, la « solution hydrogène » laisse entière la question de la pénurie des énergies fossiles bon marché, puisque ce n’est qu’un moyen d’emmagasiner et de transporter de l’énergie produite par ailleurs (hydrocarbures, charbon, renouvelables, nucléaire,…)
Réponse technologique à nos préoccupations écologiques, la séquestration du carbone au niveau des centrales de production permettrait d'épuiser nos stocks d’énergie fossile les plus polluants et les plus abondants comme le charbon américain et chinois, en troquant la pollution atmosphérique contre un nouveau risque mal maîtrisé, le stockage massif de carbone sous terre ou au fond des océans. Mais cela, non seulement ne répond en rien à la pénurie annoncée, mais la précipite.
La relative propreté du nucléaire au regard des enjeux climatiques en fait certes une source d’énergie immédiatement intéressante, mais au prix d’une accumulation de déchets extrêmement dangereux que nous ne savons pas bien gérer et de risques réels de prolifération des armes nucléaires. Par ailleurs, avec moins de 10% de la production énergétique mondiale actuelle, le nucléaire ne pourrait pas être déployé massivement pour se substituer, en valeur énergétique, au pétrole : même en France, championne dans le domaine, la consommation finale d’énergie d’origine fossile équivaut environ à 3 fois celle d’origine nucléaire. Rappelons enfin qu’à la consommation actuelle, le minerai d’uranium sera épuisé dans moins de 50 ans !
Les énergies renouvelables – issues de l’énergie solaire qui nourrit le processus de la vie et les grands cycles climatiques, de la géothermie ou du cycle des marées – sont en théorie abondantes et quasiment propres : éolien, solaire, biomasse, hydraulique, géothermie, etc….
Mais elles restent des solutions presque marginales au regard des consommations actuelles, inégalement réparties, souvent intermittentes, onéreuses et inadaptées à certains usages industriels ou de transport. Au Danemark, champion de l’éolien, moins de 2% de la consommation finale d’énergie sont assurés par ce biais. En Europe, seulement 6% de l’énergie provient de sources renouvelables, on peut tout juste espérer, avec un déploiement volontariste, atteindre un quart de la consommation finale d’ici 2050. Des programmes soutenus de recherche et d’investissement doivent être déployés, mais malheureusement il ne s’agira que d’une solution d’appoint avec les niveaux actuels de consommation d’énergie.
A quoi faut-il donc faire appel ? Aux huiles lourdes, extra lourdes et bitumes essentiellement localisés au Canada et au Vénézuela ? A la fusion nucléaire dont l’hypothétique disponibilité est maintenant repoussée pour dans un siècle environ ? Aux hydrates concentrés dans les zones arctiques russes et canadiennes ?
Au-delà de la question des impacts sur l’environnement, ces sources énergétiques théoriquement abondantes ne seront disponibles qu’à un horizon lointain et toujours mouvant, tributaire de prouesses technologiques et d’investissements très lourds.
Elles ne seront pas prêtes avant une longue période de transition pendant laquelle des choix courageux vont s’imposer.
Il est grand temps de mettre un terme aux illusions et aux mensonges: il nous faut nous presser de réduire significativement notre dépendance aux énergies fossiles, afin de nous prémunir des risques inhérents à la pénurie prochaine et de minimiser notre impact sur le climat. Mais comme aucune autre source d’énergie envisagée aujourd’hui ne permettra de compenser cette baisse, c’est donc globalement notre consommation d’énergie qui doit diminuer. Nous n’y échapperons pas, même s’il faut mettre en œuvre de façon volontariste certaines des solutions déjà évoquées, en particulier le développement des énergies renouvelables.
II - FAIRE DE NECESSITE VERTU
1) Le compte à rebours énergétique devrait permettre à tous ceux qui en comprennent les enjeux (et ils sont nombreux au-delà des clivages politiques traditionnels) de souhaiter un monde où la réflexion collective puisse prévaloir sur la seule satisfaction des intérêts individuels. En d’autres termes, l’idéologie néolibérale ne résistera pas à cette épreuve.
Ces dogmes commandent en effet de laisser la loi du marché s’exercer librement. Or, la pénurie générant la montée des prix, un baril de pétrole approchant les 100$ aura bientôt des effets inflationnistes qui peuvent induire récession ou même dépression économique, ainsi que de graves difficultés d’accès à l’énergie dans les pays les plus pauvres.
Nous risquons d’aller vers des ruptures brutales qui entraîneront des réactions brutales, avec tensions géopolitiques et conflits armés pour l’appropriation des dernières ressources.
Gardons en mémoire que, depuis 1973, la plupart des interventions ou des soutiens militaires américains sont facilement explicables par la crainte de manquer de pétrole à bon marché.
Le libéralisme, c’est aussi le libre échange des marchandises. Or, celui-ci favorise l’explosion des transports et donc de la consommation d’énergie. Chaque année des centaines de tonnes d’œufs vont d’Italie en France, pendant que des centaines de tonnes d’œufs passent de France en Italie. Les crevettes pêchées en mer du Nord sont épluchées par de petites mains au Maroc avant de revenir en Europe pour y être mangées. Les exemples abondent des effets de la mondialisation sur la consommation d’énergie. Le sacro-saint marché est parfaitement inapte à prendre en compte les dégâts sur l’environnement relatifs au libre-échange.
Ajoutons encore l’exemple de la «libéralisation» dans le secteur du transport (air, route) qui défavorise les transports ferroviaires et le cabotage maritime, pourtant plus économes en énergie, ou celui de la gestion à flux tendus, zéro stock et juste à temps, qui brûle du pétrole tout en stressant les salariés pour générer des profits.
Les raisonnements ne manquent pas pour montrer que la pénurie d’énergies fossiles et les dérèglements du climat imposent une rupture avec le modèle libéral dominant.
2) Ces contraintes, irréfutables, devraient alors accélérer la prise de conscience des populations sur la nécessité de penser une mutation du modèle de production, de consommation et de vie que le capitalisme nous impose depuis la Révolution industrielle. Le libéralisme n’est pas seul en cause. Devant de tels enjeux, productivisme et société de consommation ne sont plus tenables.
Désormais, le progrès social et l’amélioration des conditions de l’existence ne peuvent plus apparaître comme le résultat automatique de la croissance économique. La rupture avec le libéralisme se double ici d’une rupture avec certaines références fondatrices de l’histoire de la gauche. Après des décennies de combat social, de progrès technologique et de croissance le constat est amer : montée des inégalités, précarité, exploitation accrue des pays pauvres, dévitalisation de la démocratie dans les pays qui l’ont vu naître.
Au point où nous en sommes, il est devenu plus facile de saisir que l’émancipation sociale viendra moins d’une transformation de la nature que de son respect. Cette émancipation ne peut plus résulter d’un développement irréfléchi des forces productives qui s’accompagne d’une manipulation des opinions pour étouffer les traumatismes d’un dérèglement des rapports de l’homme à la nature. Abrutissement médiatique, enivrement consumériste et mensonge sur les conséquences de certaines recherches scientifiques nous interdisent aujourd’hui de continuer à avancer dans le brouillard.
3) C’est donc une authentique alternative au système dominant qu’il faut mettre en œuvre dans un délai très court. De bonnes raisons portent à croire que la diminution des ressources en énergie fossile sera une pénurie salutaire. La dimension des économies d’énergie à réaliser va entraîner une mutation du modèle de société qui ne devra s’opérer ni par la contrainte, ni dans un monde aux inégalités croissantes. Une pénurie est d’autant mieux vécue qu’elle est bien partagée et que ce partage résulte d’un choix démocratique.
- Les dégâts de l’effet de serre et la pénurie énergétique qui se profilent, en imposant des choix que seuls des débats ouverts permettront de trancher, offrent une chance réelle de revitaliser la démocratie. La transparence requise par des choix de société d’une telle ampleur s’oppose en effet à la centralisation des décisions entre les mains des «experts».
- La diminution des inégalités est elle aussi impérative dans un contexte de sobriété énergétique. On peut même espérer que les mécanismes de transformation sociale, qui sont totalement grippés depuis vingt-cinq ans dans les pays du Nord, trouveront enfin dans cette échéance imposée par la pénurie d’énergie et la préservation de la nature, l’occasion d’un déblocage.
- Les relations Nord/Sud vont devoir être reconsidérées rapidement. Notre modèle occidental s’est construit sur des systèmes impériaux et le maintien des instruments de notre bien-être se fait au prix d’une domination sur le Sud. Les principales ressources énergétiques s’y trouvent alors que le Nord (à peine 25% de la population) consomme 75% de l’énergie.
Si l’on voulait bien considérer qu’elle est un bien commun de l’humanité, cela ouvrirait des droits d’accès pour tous à une consommation d’énergie qui garantisse un certain bien-être. Un rééquilibrage de façade entre pays riches et pays pauvres n’y suffirait pas. Aucune solution sérieuse n’est envisageable sans une baisse significative de la consommation du Nord.
- Enfin, les économies d’énergie passent par une rationalisation dans les transports qui va induire des effets vertueux:
- une taxe kilométrique sur les transports de marchandises favorisera le rapprochement producteurs-consommateurs, c’est à dire la relocalisation des économies.
- l’évolution des transports de personnes dans les grandes villes est indissociable d’une politique urbaine permettant de rapprocher les lieux de travail des lieux d’habitation et de privilégier les transports collectifs.
On constate ainsi que l’incontournable conversion à la sobriété énergétique autorisera des transformations politiques et sociales qui sont si difficiles à promouvoir dans le contexte actuel. Le constat d’une pénurie de pétrole sans substitut véritable avant plusieurs décennies - voire jamais - ouvre la voie à des recherches de solutions qui :
- passent par un approfondissement de la démocratie,
- supposent une réduction des inégalités et une transformation sociale de grande envergure,
- imposent une autre relation entre le Sud et le Nord,
- encouragent une relocalisation de l’économie et l’abandon du gigantisme urbain.
La perspective d’une décarbonisation de nos économies ne doit surtout pas nous inquiéter. La penser dès maintenant donne au contraire une chance de faire avancer des idées qui semblaient s’épuiser sur la réalité d’un monde façonné par les lois du néolibéralisme.
Si, historiquement, les déstabilisations économiques de grande envergure créent un appel d’air pour les solutions totalitaires, il nous revient de proposer au plus vite une alternative cohérente qui relie l’impératif de transformation sociale aux contraintes environnementales.
Une question se pose alors : comment faire en sorte que des pays qui sont engagés dans un processus de rattrapage comme l’Inde ou la Chine conviennent que la survie de l’humanité les oblige à ne pas nous imiter ? Les leçons de morale dispensées par des pays nantis seraient des plus malvenues et les délais sont trop courts pour attendre l’avènement d’une hypothétique gouvernance mondiale. Des voies alternatives, sans prétention universelle, sont donc à explorer partout, y compris dans les pays émergents.
Il reste que les pays européens, largement responsables de l’apparition du modèle incriminé, doivent indiquer leur bonne volonté le plus tôt possible.
En l’absence de solution technique satisfaisante, seule une solution politique est envisageable. La proposition de créer un nouvel ensemble comprenant quelques pays d’Europe et pouvant s’élargir à des pays du Sud (voir la position d’ALTER sur l’Europe) voit ici sa pertinence confortée. C’est le plus court chemin pour qu’un groupe de pays, pesant à l’échelle internationale, lance des politiques lucides qui troquent une consommation gaspilleuse de ressources naturelles, source de multiples aliénations, pour un développement humain équilibré.
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