Environnement
Production, consommation, échanges : une croissance qui se fourvoie
19 octobre 2005

Le développement du capitalisme et les modes de vie qu’il a générés conduisent avec certitude vers un épuisement des réserves de matières premières de la planète.

Poursuivre dans cette voie, aux dépens des générations futures, constitue aussi une impasse environnementale et sociale : généralisation de la pollution (de l’air, de l’eau, des sols) et accroissement des inégalités.


On peut également s’inquiéter des tensions internationales qui résultent de cette perpétuelle compétition pour le contrôle des matières premières et des marchés alors que le mode de vie « occidental », promis à tous, n’est absolument pas soutenable à l’échelle planétaire.

Il est donc plus que jamais nécessaire d’amorcer une rupture novatrice, démocratique et solidaire, avec un système de production, de consommation et d’échange qui nous mène vers une impasse. Pour être acceptable, la baisse ou l’abandon sélectifs de certaines productions, et donc de la consommation correspondante, ne peut se concevoir sans une réduction drastique des inégalités au Nord comme au Sud.

Cela suppose que s’affirment de nouvelles valeurs économiques et sociales, tournant le dos au productivisme et à l’idéologie néolibérale qui fondent le développement d’un capitalisme ravageur pour l’environnement, le tissu social et la paix.


I – Une croissance fondée sur l’épuisement des matières premières et une pollution irréversible

La production et l’échange de biens et services dépendent d’un prélèvement, en constante augmentation, sur un stock fini de matières premières non renouvelables. Celles-ci sont souvent pillées dans les pays du Sud et au mépris du besoin des générations futures. Cet épuisement programmé s’accompagne d’une destruction environnementale irréversible et de tensions internationales accrues.

Ne nous laissons pas bercer par le mythe de la « dématérialisation de l’économie » ou de l’ « économie virtuelle » : si dans les pays développés une part croissante du PIB est liée aux services (~70% en France), la production industrielle mondiale ne cesse de croître, en étant nourrie de matières premières à bon marché. Leur recyclage à 100% étant impossible (coût de la collecte, contraintes et qualité du tri, énergie nécessaire), elles sont vouées à la raréfaction. Si certains minerais comme le fer restent très abondants, l’horizon n’est, au rythme de consommation actuel, que de l’ordre de la dizaine à la centaine d’années pour de nombreux métaux comme le cuivre, le zinc ou l’étain.

Or si les ressources sont inégalement réparties, il en va de même de leur consommation, 20% de la population mondiale en consommant 80%. On comprend ainsi l’aberration d’une promesse d’accès pour tous au mode de vie occidental.

En attendant, l’exploitation de ces réserves, d’un accès de plus en plus difficile, se poursuit à un rythme effréné (fuite en avant des technologies toujours plus gourmandes en investissements et en énergie, prospection et ouverture de mines dans les dernières régions inexploitées) au détriment de l’environnement, de la qualité de vie des peuples, et de la paix.

Notre mode de « développement » actuel repose ainsi en grande partie sur un double pillage :
  • Celui des pays du Sud au profit des pays du Nord avec les prix des matières premières maintenus artificiellement bas sous les effets conjugués du poids de la dette des pays pauvres, de la complicité d’élites corrompues et des pressions des pays riches.
  • Celui des générations futures au profit des générations actuelles.
Par ailleurs, l’augmentation de la production de biens, pour la plupart non biodégradables, induit une pollution généralisée, alors que l’augmentation des transports – dépendant à 97% des produits pétroliers – aggrave les risques liés à l’effet de serre.

Notre système de production génère chaque année 338 millions de tonnes de déchets industriels dangereux. 67% des déchets sont le fait des pays de l’OCDE, qui en « délocalisent » une grande part dans les pays pauvres.

Les écosystèmes ne sont plus en mesure d’absorber ces déchets et la pollution atteint les zones les plus reculées. Les seuils de pollution aujourd’hui atteints mettent en danger la santé des populations : métaux lourds dans les nappes phréatiques et les sols, dioxine issue de l’incinération, produits chimiques et organiques non biodégradables (sur les 100.000 substances chimiques non naturelles produites ou commercialisées en Europe, seules quelques centaines ont fait l’objet d’une évaluation sur la santé humaine).

Enfin, nos systèmes de production, de transport et de consommation dévorent les énergies fossiles et sont donc fortement responsables de l’effet de serre (cf la prise de position d’Alter sur le sujet de l’énergie).

Dans ces conditions, qui peut prétendre que le libre marché, inapte à assimiler le long terme, ou que le capitalisme, dont la survie repose sur le « toujours plus », soient compatibles avec la raréfaction des ressources naturelles ?

Notre modèle de développement économique, souvent présenté comme le plus « efficace », est en fait d’une grande irrationalité.

Non seulement les dégâts à long terme générés par nos systèmes de production et de consommation ne sont en général pas reflétés dans nos « coûts », mais notre croissance comptabilise les efforts que nous déployons pour compenser ou réduire les nuisances que nous avons nous-même créées (dépollution des eaux, transport, gestion, stockage des déchets, consommation supplémentaire de carburant dans les embouteillages…).

La concurrence, parée de toutes les vertus pour le consommateur final, est elle-même génératrice de gaspillages qui sont, bien entendu, comptabilisés comme de la croissance. La mise en place de trois réseaux distincts de téléphonie mobile en fournit en France un exemple criant. Et que penser des dépenses de publicité ou des efforts promotionnels démentiels déployés par les marques, le tout étant finalement supporté par le consommateur? En vérité, le marketing et la publicité sont devenus des outils puissants et coûteux qui ne sont nécessaires qu’au maintien d’un système insensé requérant de consommer toujours plus.

Avec le libre-échange, qui exacerbe la concurrence, le «calcul économique» dominant bafoue toute logique en incitant à la dilapidation des ressources naturelles. C’est ainsi que nos choux de Bruxelles sont importés du Guatemala; que les chaussures de sport, fabriquées et vendues en Allemagne, sont lacées au Portugal; que les agences de voyages multiplient les séjours touristiques lointains et de courte durée, à bas prix.

Une telle explosion des transports, et donc de la consommation d’énergie, a pour seul intérêt de satisfaire les consommateurs solvables au détriment des principes de solidarité sociale et de protection environnementale. Le confort immédiat d’une minorité de la population mondiale prépare des conséquences dramatiques pour l’ensemble de l’humanité.


II – Une dégradation des conditions sociales de cette croissance

Longtemps justifiée par l’aspiration légitime des peuples à améliorer leurs conditions de vie, notre croissance, gaspilleuse de ressources naturelles, est aussi devenue très inégalitaire et source de frustrations chez tous ceux qui n’en récoltent que les miettes.

Amplifié par le jeu des entreprises transnationales qui sont les principales bénéficiaires du dumping fiscal, social et environnemental, le développement des échanges génère une montée globale des inégalités. Tandis qu’au Nord le chômage, la précarisation et le stress lié à l’intensification du travail pèsent sur le moral de toutes les catégories de travailleurs, ceux du Sud font l’objet d’une exploitation intolérable.

La mondialisation est ainsi venue au secours des profits qui furent un moment entravés par les systèmes sociaux nationaux. Concentration des activités de production et de distribution et division internationale du travail aboutissent à une économie internationalisée où la rentabilité des entreprises est optimisée par l’implantation croissante des activités dans des pays dont la fiscalité est plus avantageuse, la protection sociale des travailleurs inférieure, la protection de l’environnement moins contraignante.

Certes, des classes moyennes sont apparues dans certains pays d’Asie ou d’Amérique latine. Il n’en reste pas moins que l’écart entre pays riches et pays pauvres ne cesse de se creuser : de 3 à 1 en 1816, le rapport des PNB entre les pays les plus riches et les plus pauvres atteignait 35 à 1 en 1950 et 86 à 1 en 2000.

Dans la plupart des pays du Sud, les dividendes de la participation au marché mondial sont captés par les élites politiques et économiques en place. Au Nord comme au Sud, les PME, et à plus forte raison les artisans, qui jonglent peu avec les frontières, payent également le prix fort. Partout, le marché domestique décline au profit d’un marché mondialisé dont les acteurs économiques échappent facilement à leurs responsabilités sociale et environnementale. La distance devenant toujours plus grande entre producteur et consommateur, les conditions de fabrication ne sont plus contrôlables ni maîtrisables et la dimension humaine de l’échange se dégrade.

C’est avant tout dans l’augmentation de la consommation d’une partie de la population des pays du Nord qu’il faut donc rechercher les principaux mécanismes d’un modèle de croissance mondiale qui se fourvoie. Il nourrit les terribles frustrations de tous ceux, au Nord comme au Sud, qui ne reçoivent que les images du niveau de vie d’une minorité, il favorise partout la destruction des valeurs morales incompatibles avec la loi du profit et, finalement, il alimente la violence.

Certes, la mécanisation et la robotisation ont permis d’aider ou de remplacer des travaux pénibles et d’améliorer la productivité dans l’agriculture et dans l’industrie. La généralisation du machinisme dans les services élimine des tâches répétitives. Mais aujourd’hui, les machines semblent avant tout dédiées au remplacement du travail à « coût excessif ». On supprime des activités qui ne sont pourtant pas délocalisables (petit commerce ; services de proximité) et qui contribuent à la qualité des liens sociaux.

La privatisation, en cours ou annoncée, de secteurs jusqu’alors protégés (éducation, enseignement, protection sociale, …) montre bien que le capitalisme mondialisé craint l’essoufflement et cherche désespérément de nouveaux espaces où « prospérer ».


III – La remise en cause de notre modèle de croissance et des conditions sociales de sa perpétuation

Les pronostics sur la capacité qu’ont les peuples à endurer une dégradation sociale sont hasardeux. Les échéances d’éventuelles explosions sociales sont donc très incertaines : dans les «démocraties de marché», le système dominant dispose, avec les trois armes du chômage, du crédit et de l’abrutissement médiatique, d’un solide arsenal ; dans nombre de pays, des pouvoirs corrompus et anti-démocratiques usent de moyens plus grossiers pour imposer l’empire des entreprises transnationales qui leur en sont reconnaissantes.

La seule certitude est que toute atteinte irréversible aux écosystèmes n’est, elle, pas « durable ». Entreprises transnationales et gouvernements essaient bien de nous endormir avec un discours fumeux sur le « développement durable ». Ce n’est qu’un leurre qui contribue au maintien du système actuel, et travestit le message fort de solidarité avec les générations futures autour duquel la société doit se mobiliser.

Un système durable ne peut être basé que sur une réduction drastique des prélèvements sur les matières premières, de la consommation d’énergie et des rejets, donc sur une réduction de la production et de la consommation moyenne par habitant du Nord des biens et services actuellement produits. C’est la conscience de cet impératif environnemental qui a le plus de chances de faire exploser les systèmes de domination sociale et politique, colonialisme compris, qui se sont développés depuis le décollage du capitalisme industriel.

Limiter l’impact des activités humaines sur notre environnement naturel implique un changement rapide des modes de vie :
  • Décourager les productions superflues et privilégier les progrès nécessaires au bien être social et compatibles avec les grands équilibres environnementaux,
  • Dans une économie relocalisée chaque fois que possible, organiser la production et le travail afin que le plus grand nombre puisse accéder à un métier et en vivre,
  • Partager les ressources disponibles à consommation moyenne réduite, ce qui n’empêche pas l’amélioration de la qualité de vie de la majorité la plus modeste,
  • Limiter, par des mesures fiscales accompagnées de dispositifs de reconversion, l’usage des transports les plus polluants (route, avion) et lancer un plan ambitieux d’urbanisme et d’infrastructures publiques pour les transports les moins polluants (rail, voies navigables),
  • Protéger les espaces naturels menacés par l’extraction ou l’exploitation de ressources,
  • Valoriser les ressources rares par une fiscalité adaptée ou des quotas,
  • Organiser à large échelle le cycle de vie des produits (durabilité, emballage, réparabilité, recyclage).
Ces objectifs sont incompatibles avec les principes d’un système économique fondé sur la croissance quantitative, la logique du profit et de l’accumulation. Briser cette obsession de la croissance amène à créer de nouveaux indicateurs qui remplaceront progressivement l’incontournable PIB.

Nous ne pouvons opérer ces transformations que dans un esprit de solidarité et par un approfondissement de nos pratiques démocratiques.

Pour être acceptable, la réduction de la consommation moyenne par habitant devra avant tout être basée sur une réduction des inégalités, d’une part au sein des pays occidentaux les plus « dépensiers », d’autre part dans le cadre de la solidarité Nord-Sud. Notre système politique doit lui aussi évoluer, certaines décisions réclamant une démocratie locale accrue, tandis que des problèmes globaux continueront de nécessiter un certain degré de concertation internationale et de planification. Enfin, rien n’est possible sans substituer au dogme du libre-échange le principe d’échanges équilibrés avec des partenaires partageant de nouvelles valeurs et le même sens des responsabilités et de respect des souverainetés.

Concrètement, cela devrait se traduire par :
  • La création de mécanismes de redistribution ou de mutualisation pour éviter que certaines ressources ne soient accaparées par les classes les plus aisées,
  • Un système social et fiscal induisant une réduction importante des inégalités de revenus et d’accès aux services publics,
  • Le développement de nouveaux espaces démocratiques permettant un contrôle des citoyens sur les grands choix économiques, à l’échelon local comme aux échelons supérieurs,
  • Une fiscalité adaptée pour réguler les échanges internationaux de matières premières et de produits finis,
  • La création d’espaces de coopération internationale privilégiés et régulés par une charte environnementale et sociale qui primera sur les règles actuelles du libre échange.
Il convient enfin de responsabiliser tous les acteurs de la société par une clarification de leur information.

Une grande transparence dans les actes d’achat, de production, de transformation, de vente des produits, est indispensable pour responsabiliser les entreprises comme les consommateurs. Une information précise et impartiale, libérée des écrans de fumée du marketing et de la publicité, est indispensable aux choix socialement responsables. Des entreprises à taille humaine et au champ d’action local redeviendront les acteurs privilégiés d’échanges de proximité et compris de tous. Cela suppose:
  • L’instauration d’une réelle politique de la consommation assortie de campagnes d’information publique et le repli général de la propagande économique, nommée publicité,
  • La généralisation d’un système d’information ou d’étiquetage universel, reflétant le « bilan » écologique et social du cycle de vie des produits et des services.
Seule une proposition politique mobilisant les opinions publiques, à commencer par celles des pays riches, permettra l’amorce d’une mutation de nos modes de production et de consommation. La construction d’une Communauté de pays partageant des priorités et des valeurs politiques similaires (cf le texte d’Alter sur l’Europe), faisant naître un espace de coopération pesant lourd sur la scène internationale, offrira un cadre approprié pour conduire une telle conversion.

Cette transformation ne peut s’afficher comme une option immédiate vers la décroissance, puisque des investissements prioritaires (dans les infrastructures de transports collectifs, les télécommunications ou l’éducation-formation) lui sont indispensables.

Mais si nous refusons de nous inscrire dans la terminologie purement quantitative des débats sur croissance et décroissance, nous considérons ouvertement que l’amélioration des conditions de vie sur la planète ne passe certainement pas par le développement du niveau général de la consommation dans les pays riches. Il est même urgent d’y faire prévaloir les choix collectifs et démocratiques des citoyens sur la satisfaction des envies compulsionnelles de consommateurs infantilisés par la machine commerciale.

Une simple pensée à l’adresse des générations futures nous oblige en effet à déplacer les obsessions liées à la sacralisation de la marchandise vers une mobilisation du plus grand nombre en vue de redéfinir démocratiquement les principes de la vie en commun.

Que les frustrations sans fin de la société de consommation soient donc rapidement converties en créativité politique ! Ce pari n’est pas si banal. Les organisations syndicales et politiques qui ont structuré les mouvements sociaux du XXème siècle abordent enfin ce débat, mais rechignent à assumer pleinement des positions novatrices qui invalideraient des décennies de certitudes et de pratiques. Et pourtant, revendiquer le partage des fruits de la croissance en continuant à s’accommoder de systèmes productivistes et consuméristes qui maintiennent d’humiliants rapports de domination n’est plus tenable.